Liberation Moris | 15 octobre 2026
De la lutte contre le néocolonialisme à la question des Chagos, de la zone économique exclusive et des richesses nationales, l’héritage de Sankara invite à réfléchir au sens véritable de l’indépendance.

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, président du Burkina Faso, était assassiné à Ouagadougou lors d’un coup d’État qui porta Blaise Compaoré au pouvoir. Il n’avait que 37 ans. Trente-neuf ans plus tard, les combats qu’il menait contre le colonialisme, les ingérences étrangères et la dépendance économique conservent une résonance particulière. Son assassinat mit brutalement fin à une expérience politique qui entendait remettre en question les rapports de domination hérités de la colonisation. Mais les interrogations qu’il soulevait demeurent : l’indépendance politique a-t-elle réellement libéré les peuples africains de la tutelle économique et financière des puissances étrangères ?
Le colonialisme a changé de visage
Sankara dénonçait une réalité souvent négligée : le départ des administrations coloniales n’avait pas nécessairement entraîné la disparition de leur influence économique.
À travers les échanges commerciaux, les institutions financières, les investissements stratégiques et les relations privilégiées avec certaines élites nationales, les anciennes puissances coloniales conservaient des moyens d’influence considérables.
Pour lui, l’indépendance devait se mesurer à la capacité d’un peuple à décider de son développement, à contrôler ses ressources et à produire une partie essentielle de ce qu’il consommait.
Cette réflexion demeure pertinente dans une Afrique où de nombreux pays exportent encore leurs matières premières tout en important des produits transformés à plus forte valeur ajoutée. La richesse quitte souvent le territoire avant d’y avoir généré tout son potentiel économique et social.
La dette et les nouvelles dépendances
Le 29 juillet 1987, devant l’Organisation de l’unité africaine, Sankara dénonçait la dette extérieure comme un mécanisme susceptible de prolonger les rapports de domination hérités de la colonisation.
Il appelait les pays africains à agir collectivement, considérant qu’aucun État isolé ne pouvait facilement remettre en question les rapports de force financiers internationaux.
Près de quarante ans plus tard, l’endettement continue de peser lourdement sur les finances publiques de plusieurs États africains. Le remboursement des emprunts absorbe des ressources qui pourraient autrement financer l’éducation, la santé ou les infrastructures.
La dette peut certes constituer un instrument légitime de développement. Mais lorsqu’elle impose des contraintes durables aux politiques publiques, la question de l’autonomie des décisions nationales devient incontournable.
Aujourd’hui, ces dépendances prennent également d’autres formes : contrôle des technologies, exploitation des ressources minières, investissements dans les infrastructures stratégiques et concurrence entre grandes puissances pour l’accès aux marchés africains.
Changer de partenaire économique ne signifie pas nécessairement sortir d’une relation de dépendance.
La responsabilité des élites africaines
La pensée de Sankara ne se limitait pas à dénoncer les ingérences étrangères. Elle interrogeait également la responsabilité des dirigeants africains dans la reproduction des inégalités et des mécanismes de domination.
Car le néocolonialisme ne peut fonctionner durablement sans relais politiques et économiques à l’intérieur même des États.
Lorsque les politiques publiques favorisent des intérêts particuliers, que les ressources nationales sont concentrées entre quelques acteurs et que les populations bénéficient insuffisamment de la richesse produite, l’indépendance perd une partie de sa portée sociale.
Il serait néanmoins réducteur d’attribuer toutes les difficultés africaines aux puissances étrangères. La corruption, les défaillances institutionnelles et les choix des gouvernements nationaux jouent également un rôle déterminant.
L’héritage de Sankara mérite lui-même un examen critique : ses réformes sociales et économiques se sont accompagnées de restrictions politiques et de pratiques autoritaires. La souveraineté ne peut donc être dissociée des libertés publiques et de la responsabilité démocratique.
Maurice : souveraineté territoriale, richesses nationales et intérêts étrangers
Maurice présente une trajectoire économique différente de celle du Burkina Faso. Son développement repose largement sur son ouverture internationale, les investissements étrangers, le tourisme et les services financiers. Mais cette stratégie soulève une question fondamentale : dans quelle mesure les richesses et les ressources du pays profitent-elles réellement à sa population ?
Cette interrogation prend une dimension particulière lorsqu’on considère son immense territoire maritime. Maurice dispose d’une zone économique exclusive de plus de deux millions de kilomètres carrés, dont les ressources halieutiques sont notamment exploitées par des flottes étrangères dans le cadre d’accords de pêche. Au-delà des redevances perçues, quelle proportion de cette richesse revient effectivement aux Mauriciens, notamment à travers l’emploi, les revenus publics et le développement d’une industrie maritime nationale ?
La question des Chagos illustre encore plus directement les contradictions d’une indépendance inachevée. Détaché de Maurice par le Royaume-Uni en 1965, l’archipel abrite à Diego Garcia une importante base militaire utilisée par les États-Unis et le Royaume-Uni. En 2019, la Cour internationale de Justice concluait que la décolonisation de Maurice n’avait pas été légalement achevée.
L’accord signé en mai 2025 devait reconnaître la souveraineté mauricienne tout en maintenant l’utilisation militaire de Diego Garcia pendant 99 ans. Mais sa mise en œuvre demeure bloquée en octobre 2026.
Au-delà des négociations diplomatiques et des compensations financières envisagées, une interrogation mérite d’être placée au centre du débat : comment le peuple mauricien bénéficiera-t-il concrètement de la souveraineté sur les Chagos et de l’exploitation de ses ressources maritimes ? Quels investissements publics, quelles possibilités économiques et quelles garanties de transparence accompagneront cette souveraineté ? Et quelle place sera réservée aux droits et aux aspirations des Chagossiens eux-mêmes ?
Sur le territoire principal, l’expansion de l’immobilier de luxe, la multiplication des Smart Cities et la concentration foncière posent également la question de l’accès équitable aux ressources nationales.
Dans un pays où le logement devient difficilement accessible pour de nombreux ménages et où le coût de la vie pèse sur les classes populaires et moyennes, le développement ne peut être évalué uniquement à travers les investissements attirés ou les performances financières.
C’est ici que la pensée de Thomas Sankara retrouve toute sa portée : posséder juridiquement un territoire ou des ressources ne suffit pas si la population ne bénéficie pas équitablement des richesses qui en découlent.
Une indépendance à construire au-delà des symboles
Trente-neuf ans après sa disparition, Thomas Sankara continue d’alimenter une réflexion fondamentale sur les rapports entre souveraineté, pouvoir économique et justice sociale.
Son expérience ne constitue pas un modèle à reproduire sans réserve. Mais elle rappelle que l’indépendance politique ne garantit ni l’autonomie économique ni une distribution équitable des richesses.
Pour l’Afrique comme pour Maurice, la question demeure entière : à quoi sert la souveraineté nationale si les décisions économiques et les richesses du pays échappent progressivement au contrôle collectif et aux besoins de la population ?
