Par Ashley
27 mars 2026
Ce matin, en scrollant sur Facebook, je suis tombée sur de vieilles photos de mon enfance. Les souvenirs m’ont envahie, une vague immense de nostalgie, presque douce, presque douloureuse. C’étaient des photos de mes amis et moi à l’école primaire, dans les années 90. Nous portions tous les mêmes uniformes : short bleu marine, chemise bleu ciel parfaitement repassée le matin et déjà froissée à la récréation. À cet âge-là, nous nous ressemblions tous. Les mêmes genoux écorchés, les mêmes taches d’encre sur les mains, les mêmes rires fous pendant la récréation. Je n’accordais aucune importance à la couleur de leur peau, ni à leurs origines. Je ne connaissais même pas leur religion. Nous étions simplement des enfants.
Mais avec le temps, quelque chose a changé. Pas brusquement. Pas violemment. Juste… insidieusement.
En grandissant, les épreuves de la vie se sont imposées à nous. Elles nous ont forgés, parfois durcis. Et avec elles, les discours, les regards, mais aussi les silences. Peu à peu, sans même nous en rendre compte, nous avons appris à nous distinguer. À nous classer. À nous éloigner. Ce n’est qu’en prenant du recul que j’ai compris que ces divisions ne venaient pas de nulle part. Elles ont une histoire. L’île Maurice a connu deux émeutes majeures, en 1968, à la veille de l’indépendance, et en 1999. Deux moments où le feu communal, latent, a éclaté au grand jour. Un feu que l’on prétend éteint, mais dont les braises n’ont jamais cessé de couver. Aujourd’hui, il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour voir à quel point ces fractures sont toujours là. Parfois dissimulées, parfois assumées, mais bien présentes.
Et pourtant, nous continuons à parler d’unité.
C’est là que réside le paradoxe. Nous célébrons notre vivre-ensemble, nous brandissons le Mauritianisme comme une fierté nationale, mais dans nos pratiques, dans nos choix, dans nos discours, les lignes de division persistent. Invisibles pour certains, évidentes pour d’autres. Tous les cinq ans, les élections générales viennent raviver ces fractures. Comme un rappel. Comme le renouvellement silencieux d’un contrat avec le passé. Nous venons tout juste de célébrer les 58 ans d’indépendance de l’île. Une célébration en apparence harmonieuse, mais traversée par cette même contradiction : celle d’un peuple qui se dit uni, tout en restant profondément divisé. Quelques jours avant les célébrations, des rumeurs de cassures et de démissions circulaient déjà. Rien de nouveau. Juste une répétition familière. Un feuilleton local qui ne fait plus illusion — surtout aux yeux d’une génération qui commence à voir au-delà des discours.
Mais le plus frappant n’était pas le départ du Premier ministre adjoint. C’était ce qui a suivi. Les coups bas. Le silence. L’abandon. Ceux qui l’avaient soutenu pendant des années ont disparu, presque du jour au lendemain. La politique n’a visiblement pas de limites dans la bassesse. Mais en son sein, il faut toujours s’attendre à une hypocrisie sans rancune. C’est le jeu du pouvoir.
Le peuple qui le critiquait hier lui apporte aujourd’hui son soutien.
Pourquoi ? Les Mauriciens et les Mauriciennes comprennent parfaitement le mot sacrifice. Notre peuple a toujours sacrifié, bien avant l’indépendance. De “l’époque margoz” au miracle économique, jusqu’à aujourd’hui, il est toujours en attente d’une vie meilleure. L’ironie, c’est que les mêmes personnes qui nous promettaient une vie meilleure avant l’indépendance sont encore là, à prétendre nous sauver — même lorsqu’elles n’arrivent plus à avancer sans aide. Par respect, l’île Maurice honore le combat des anciens. Mais la fin d’une ère est là. Depuis l’indépendance, l’île Maurice a connu 13 élections générales. Les mêmes partis, avec des alliances différentes… mais toujours les mêmes. Les gouvernements ont changé, mais la gouvernance, elle, n’a jamais vraiment quitté la même maison. Et lorsque la politique dérive, c’est la justice que l’on attend. Mais là encore…
Justice : promesse jamais tenue, mais à laquelle nous continuons de croire.
Les dix dernières années n’ont été rien de moins qu’un épisode bollywoodien — ou même, pourrait-on dire, inspiré d’Hollywood, How to Get Away with Murder. Des 200 millions dans un coffre à un cadavre retrouvé dans un champ de cannes, la justice se fait attendre, comme le véritable amour. Est-ce la malédiction du pouvoir, ou simplement une hypocrisie que l’on hérite au moment où l’on y accède? Est-ce l’une des raisons pour lesquelles les jeunes du pays commencent à migrer vers l’Europe et le Canada ? Ont-ils abandonné tout espoir ?
Mille questions, une seule réponse : ils ne croient plus au système « margoz ».
Le mauritianisme est aujourd’hui plus présent à l’extérieur qu’à l’intérieur.
