April 25, 2026

Registre social et ciblage : et si on commençait à cibler les super‑riches ?

Lbération Moris – 22 avril 2026

Le débat autour du registre social et du ciblage des aides sociales revient au cœur de l’actualité. Le gouvernement justifie cette approche par des arguments désormais bien rodés : efficacité, justice sociale, discipline budgétaire. En théorie, il s’agirait de mieux orienter les ressources publiques vers ceux qui en ont le plus besoin. En pratique, ce choix politique soulève de profondes inquiétudes sur l’avenir de la solidarité, de la classe moyenne et de l’État‑providence lui‑même.

La solidarité transformée en mécanisme de contrôle

Le registre social repose sur une logique de tri. Les ménages sont identifiés, classés et évalués selon une série de critères stricts. Pour bénéficier d’une aide, il faut fournir des justificatifs détaillés, se soumettre à des enquêtes et accepter des contrôles répétés. L’accès aux droits sociaux n’est plus un principe fondamental garanti, mais une faveur conditionnelle.

Cette approche modifie profondément la nature de la solidarité. Celle‑ci n’est plus collective et universelle, elle devient sélective et soupçonneuse. Les plus vulnérables doivent constamment prouver leur précarité, comme si la pauvreté était une faute à démontrer. Dans ce système, l’État n’accompagne plus, il surveille.

Une classe moyenne fragilisée et déclassée

Le ciblage ne touche pas uniquement les plus pauvres. Il affecte également la classe moyenne, qui voit progressivement disparaître les acquis sociaux obtenus au fil de décennies de luttes sociales. Aides, subventions, services publics deviennent conditionnels, voire inaccessibles à ceux qui ne sont plus considérés comme assez pauvres, mais qui ne sont pourtant pas assez riches pour compenser par leurs propres moyens.

Cette logique crée un double effet pervers. D’un côté, elle fragilise davantage les ménages déjà sous pression face à la hausse du coût de la vie. De l’autre, elle réduit le soutien populaire à l’État‑providence, car celui‑ci n’apparaît plus comme un bien commun, mais comme un dispositif réservé à une minorité.

L’érosion silencieuse de l’État‑providence

Loin de disparaître brutalement, l’État‑providence se transforme progressivement. Sous couvert de rationalisation et de modernisation, il cède le pas à une logique de marché. Des secteurs essentiels naguère considérés comme des droits fondamentaux basculent dans une logique marchande.

Santé, éducation, pensions, transports publics : autant de domaines où l’on observe une privatisation rampante ou une diminution de l’offre publique. Ce glissement se fait lentement, presque imperceptiblement, jusqu’au moment où l’accès à ces services devient une question de capacité de paiement plutôt qu’un droit citoyen.

Cette transformation profite largement au secteur privé, tandis que la population est invitée à s’adapter, à s’assurer individuellement ou à renoncer.

Le silence autour des grandes fortunes

Pendant que l’État déploie des moyens considérables pour contrôler les bénéficiaires d’aides sociales, un silence assourdissant entoure ceux qui concentrent l’essentiel de la richesse nationale. Grandes fortunes, patrimoines immobiliers colossaux, entreprises réalisant des profits records échappent largement à ce discours sur le ciblage.

Pourtant, les outils existent pour mieux taxer la richesse, lutter contre l’évasion fiscale et instaurer une contribution plus juste des hauts patrimoines. Mais ces questions restent marginales dans le débat public. Pourquoi cette retenue ? Pourquoi cette prudence politique face à ceux qui ont le plus ?

Le déséquilibre est flagrant. On exige des efforts et des sacrifices de la part des plus vulnérables et de la classe moyenne, tandis que les ultra‑riches, propriétaires de villas luxueuses ou dirigeants d’entreprises accumulant des milliards de profits, ne sont que rarement appelés à contribuer davantage.

Une question de choix politiques

Le ciblage des aides sociales n’est pas une fatalité économique, c’est un choix politique. Il reflète une vision de la société où la solidarité est limitée, conditionnelle et orientée vers le bas, jamais vers le sommet.

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir comment mieux cibler les aides sociales. Elle est bien plus fondamentale. Pourquoi ne pas commencer à cibler la richesse ? Pourquoi l’effort collectif repose‑t‑il toujours sur les mêmes, tandis que la concentration des richesses demeure largement intouchable ?

Au‑delà des discours technocratiques, il est temps d’ouvrir un débat honnête sur la justice fiscale, la répartition des richesses et l’avenir de la solidarité. Car une société qui surveille les pauvres mais protège les super‑riches ne renforce pas la cohésion sociale. Elle la fragilise.

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