Entretien – Liberation Moris 9 juin 2006
Budget 2026-2027 : Abdel Kurreembukus
« L’effort ne peut pas reposer uniquement sur les travailleurs »
Si la nécessité d’assainir les finances publiques est largement reconnue, de nombreuses interrogations persistent quant à la répartition des sacrifices demandés à la population. Pour Abdel Kurreembukus, le prochain budget devra trouver un équilibre entre rigueur financière, préservation du pouvoir d’achat et contribution plus importante des hauts revenus afin d’éviter que l’effort ne repose essentiellement sur les travailleurs et les retraités.
Quelles ont été, selon vous, les principales avancées, mais aussi les limites ou les mesures qui n’ont pas répondu aux attentes de votre secteur lors de ce budget ?
Alors que le budget précédent a reconnu la nécessité d’un assainissement des finances publiques et d’ouvrir un débat sur la soutenabilité de certaines dépenses, notamment les allocations sociales et le paiement des pensions, il est malheureusement force de constater que la question du gaspillage des fonds publics reste largement absente du débat. Les rapports d’audit, année après année, soulignent pourtant l’ampleur des problèmes de gestion des finances publiques.
Or, au lieu de s’attaquer pleinement à ces dysfonctionnements, le gouvernement donne l’impression que l’effort demandé repose principalement sur les travailleurs, les retraités et la classe moyenne, plutôt que sur les catégories les plus aisées de la population.
La réforme de la pension universelle à 65 ans a suscité de nombreuses inquiétudes, notamment chez les salariés exerçant des métiers physiquement exigeants. Dans le même temps, beaucoup de travailleurs continuent de faire face à une hausse du coût de la vie, à des difficultés d’accès au logement et à une précarisation progressive de leurs conditions de vie.
Le sentiment dominant est que l’effort est clairement identifié et qu’il repose essentiellement sur les travailleurs, les retraités et la classe moyenne, tandis que la contribution des plus fortunés reste insuffisante.
Cette asymétrie nourrit un sentiment d’injustice croissant, où l’effort collectif semble reposer de manière disproportionnée sur ceux qui ont le moins de marge de manœuvre.
À quelques jours de la présentation du Budget 2026-2027, quelles sont vos principales attentes ?
Mes attentes s’articulent autour de trois priorités : la justice fiscale, le pouvoir d’achat et la protection du modèle social mauricien.
Le gouvernement doit trouver de nouvelles sources de revenus qui ne reposent pas uniquement sur les salariés et les consommateurs. Maurice compte aujourd’hui plusieurs milliers de millionnaires en dollars et un nombre croissant de détenteurs de patrimoines importants. Il est légitime de réfléchir à une contribution plus significative de ceux qui disposent de la plus grande capacité contributive.
J’attends également des mesures concrètes pour faciliter l’accès au logement des Mauriciens, soutenir les PME locales et encourager davantage la création de valeur ajoutée dans l’économie réelle plutôt que la simple spéculation foncière et immobilière.
Il est également primordial que le gouvernement encadre davantage la vente de terrains à des étrangers, en mettant en place des restrictions claires afin de préserver les intérêts nationaux. Une ouverture non maîtrisée du foncier soulève en effet des enjeux importants liés à la souveraineté foncière du pays.
Cela peut réduire la capacité du pays à utiliser ses terres pour le développement local, notamment l’agriculture. Dans un contexte où Maurice dépend déjà beaucoup des importations, il est essentiel de préserver des terres pour produire localement, réduire cette dépendance et garantir une certaine sécurité alimentaire pour les Mauriciens. Encourager la production locale permettrait également d’exercer une pression à la baisse sur les prix des commodités, au bénéfice direct des consommateurs.
Si vous ne deviez retenir qu’une seule mesure prioritaire pour le prochain budget, laquelle serait-elle ?
La mise en place d’une contribution plus progressive sur les très hauts revenus et les très grandes fortunes est indispensable.
Dans un contexte où l’on demande à la population de faire des efforts, l’équité exige que ceux qui ont le plus bénéficié de la croissance économique au fil des années contribuent davantage au financement des services publics, de la protection sociale et des investissements d’avenir.
Il ne s’agit pas seulement de renforcer le contrat social garant de la cohésion et de la stabilité de notre société, mais également d’assurer un juste retour à la collectivité des conditions qui ont permis l’accumulation de ces grandes fortunes, notamment l’accès à une main‑d’œuvre formée, à des ressources foncières et à des infrastructures publiques.
Dans un contexte où l’on demande à la population de faire des efforts, l’équité exige que ceux qui ont le plus bénéficié de la croissance économique contribuent davantage au financement des services publics, de la protection sociale et des investissements d’avenir.
D’autant plus que le gouvernement cherche à attirer des millionnaires et milliardaires étrangers à travers des « golden visas », en les qualifiant d’« investisseurs ». Or, lorsque leur contribution réelle à l’économie et à l’impôt est quasi inexistante, ils deviennent davantage des parasites que de véritables acteurs du développement.
Le gouvernement affirme vouloir concilier croissance économique, justice sociale et discipline budgétaire. Comment parvenir, selon vous, à cet équilibre ?
L’équilibre passe d’abord par une répartition plus juste de l’effort collectif. Il n’y a pas d’autre voie. La croissance économique est indispensable, mais elle ne peut être considérée comme une fin en soi. Une croissance qui profite essentiellement à une minorité, tout en fragilisant les classes moyennes et populaires, risque à terme de créer davantage de tensions, voire même une explosion sociale.
La discipline budgétaire est nécessaire, mais elle doit s’accompagner d’une lutte renforcée contre les gaspillages, d’une meilleure efficacité de la dépense publique et d’une fiscalité plus progressive. La justice sociale n’est pas un obstacle à la croissance ; elle en constitue, au contraire, l’une des conditions essentielles et préserve les valeurs socialistes ainsi que l’État-providence.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux décideurs à l’heure où se préparent les arbitrages budgétaires ?
Le budget n’est pas seulement un exercice comptable. C’est avant tout un choix de société. Les décisions prises aujourd’hui façonneront la qualité de vie, les opportunités et la cohésion sociale de demain. Les citoyens sont prêts à entendre un discours de vérité et à consentir à des efforts, seulement lorsque ceux-ci sont perçus comme équitables.
Dans les arbitrages à venir, il est essentiel de ne jamais perdre de vue que la réussite économique d’un pays se mesure non seulement à la richesse qu’il crée, mais aussi à la manière dont cette richesse est répartie et aux perspectives qu’elle offre à l’ensemble de sa population. Il ne faut pas oublier que le peuple a choisi d’élire ce gouvernement afin de soulager les maux vécus sous l’ancien régime, notamment la dépréciation de la roupie et l’augmentation du coût de la vie, entre autres.
Or, il ne faudrait pas que ce gouvernement utilise, comme prétexte, après presque deux ans au pouvoir, les frasques de l’ancien régime pour faciliter la mise en place d’un agenda ultra-libéral et favoriser uniquement un petit groupe de personnes.
