August 9, 2026

Quand les caisses de l’État financent les intérêts privés, les contribuables paient la facture

Libération Moris – 9 août 2026

  • Sauvetages, financements préférentiels, aides et infrastructures : des milliards de roupies mobilisés au fil des années, avant de demander aujourd’hui aux Mauriciens de faire des sacrifices.C’est toute la logique de la privatisation des profits et de la nationalisation des pertes : lorsque tout va bien, les bénéfices appartiennent aux actionnaires ; lorsque survient une crise, la collectivité est appelée à partager le risque.

À chaque projet d’austérité — qu’il s’agisse de restructurer les retraites, d’alourdir la fiscalité ou de sabrer dans les budgets publics —, les autorités brandissent invariablement l’argument de la crise financière. Si la réalité de la dette et des déficits mauriciens est incontestable, une analyse rigoureuse exige d’examiner les choix politiques et économiques qui ont mené à cette situation critique.

On invoque souvent le coût des pensions, des prestations sociales ou des services publics. Pourtant, au fil des années, des milliards ont également été mobilisés pour soutenir des entreprises, financer des plans de sauvetage ou accompagner des investissements bénéficiant directement au secteur privé.

C’est toute la question de la privatisation des profits et de la nationalisation des pertes : lorsque tout va bien, les bénéfices appartiennent aux actionnaires ; lorsque survient une crise majeure, la collectivité est appelée à partager le risque.

2008 : Rs 10,4 milliards pour soutenir l’économie

La crise financière mondiale de 2008 constitue un premier exemple majeur. Pour amortir le choc, Maurice met en œuvre un Additional Stimulus Package de Rs 10,4 milliards, représentant environ 3,8 % du PIB de l’époque.

L’intervention pouvait se justifier : il fallait préserver l’emploi, l’investissement et l’activité économique. Mais elle illustre déjà un principe qui deviendra beaucoup plus important avec la pandémie : lorsque le secteur privé est confronté à une crise systémique, l’État devient le garant de dernier ressort.

COVID-19 : changement d’échelle

La pandémie pousse cette logique beaucoup plus loin. Les dispositifs de soutien salarial permettent de préserver des milliers d’emplois, mais transfèrent également vers la collectivité une partie des charges normalement supportées par les employeurs.

Surtout, la Mauritius Investment Corporation (MIC) est créée et financée par la Banque de Maurice. Au total, Rs 81 milliards, soit l’équivalent de 17 % du PIB de 2021 selon le FMI, lui sont transférés pour soutenir notamment les entreprises systémiques et l’emploi.

Des sommes considérables sont alors investies dans le secteur privé. Parmi les bénéficiaires rendus publics figurent New Mauritius Hotels et Medine Ltd, Rs 2,5 milliards chacune ; Long Beach, Rs 2 milliards ; Rogers Hospitality Operations, Rs 1,3 milliard ; Anahita Hotel, Rs 1,1 milliard ; Omnicane, Rs 990 millions ; la Compagnie Mauricienne de Textile, Rs 900 millions ; Mauriplage Beach Resort, Rs 650 millions ; et Attitude Hospitality, Rs 500 millions.

Sauver l’emploi légitime l’aide publique, mais l’absence d’exigences en retour pose problème. L’aide de l’État au secteur privé ne doit pas être un chèque en blanc sans contreparties claires.

Le risque pour la collectivité, les profits pour qui ?

Lorsqu’un investisseur privé engage son argent et prend un risque, il exige naturellement un rendement. Pourquoi le principe serait-il différent lorsque des milliards provenant de ressources publiques sont engagés ?

Lorsque les entreprises sauvées retrouvent la rentabilité et recommencent à rémunérer leurs actionnaires, le contribuable est en droit de demander : quelle part du retour à meilleure fortune revient à la collectivité qui a contribué à absorber le risque ?

Le soutien public devrait donc être accompagné de conditions fortes : transparence, protection de l’emploi, mécanismes de remboursement, contrôle public et, lorsque les circonstances le justifient, participation aux bénéfices ou à la plus-value créée.

L’argent public ne peut devenir un mécanisme permettant de socialiser le risque tout en privatisant systématiquement la récompense.

La MIC : où sont les comptes complets ?

Le Gouvernement a lui-même reconnu la nécessité de faire la lumière sur la gestion de la MIC. Des enquêtes ont depuis été engagées et certains dossiers ont même abouti devant la justice. Mais ces affaires ne doivent pas faire perdre de vue l’essentiel : que sont devenus les dizaines de milliards de roupies engagés par la MIC et quel en a été le véritable coût pour les finances publiques ?

Car au-delà des montants investis se pose aussi la question du coût de ce capital. Ces ressources considérables ont-elles été mobilisées dans des conditions suffisamment avantageuses pour les bénéficiaires pour constituer, dans les faits, un financement particulièrement bon marché ? Et surtout, quelle rémunération la collectivité a-t-elle obtenue en contrepartie de l’immobilisation de ces milliards et du risque supporté ? Chaque roupie ainsi mobilisée représente aussi un capital qui aurait pu servir autrement l’intérêt public.

Combien a été remboursé ? Combien reste exposé ? Quelles entreprises ont retrouvé une forte rentabilité après avoir bénéficié de ces interventions ? Quels dividendes ont ensuite été distribués ? Quelle rémunération la collectivité a-t-elle obtenue en contrepartie du risque assumé ?

Ce sont ces chiffres que les contribuables devraient pouvoir examiner clairement.

Quand les infrastructures publiques créent de la richesse privée

Le phénomène ne se limite pas aux sauvetages d’entreprises. Il faut également s’intéresser à la manière dont les grands investissements d’infrastructure créent de la valeur.

Le nouvel axe Pierrefonds–Cascavelle, par exemple, améliore considérablement l’accessibilité de l’Ouest. Il faut toutefois préciser qu’il ne s’agit pas d’un projet fin

ancé exclusivement par l’État : le projet a été développé avec Medine, qui a notamment contribué financièrement et mis des terrains à disposition.

Cet exemple révèle néanmoins un phénomène économique important : une nouvelle route peut transformer profondément la valeur foncière et l’attractivité des développements immobiliers et commerciaux situés autour de son tracé.

La question prend une tout autre dimension avec la future autoroute M4, dont le coût annoncé atteint environ Rs 10,8 milliards.

Le public bénéficie évidemment de telles infrastructures, notamment par leur usage direct et, plus largement, par l’amélioration de la circulation, de la connectivité et de l’activité économique.

Mais les retombées financières peu

vent être beaucoup plus directes pour certains propriétaires fonciers, promoteurs, hôtels et investissements privés situés à proximité : valorisation des terrains, meilleure accessibilité et augmentation de l’attractivité commerciale.

C’est là que se situe le véritable débat : l’investissement est collectif, mais une partie importante de la valeur financière créée peut être captée par des intérêts privés.

Lorsque plus de Rs 10 milliards de fonds publics sont engagés dans une seule infrastructure susceptible de générer d’importantes plus-values privées, ne faudrait-il pas réfléchir à des mécanismes permettant à la collectivité de récupérer une partie de cette richesse créée ?

L’autre État-providence : le “corporate welfare”

On parle constamment du coût de l’État-providence lorsqu’il s’agit des pensions, des aides sociales ou des services publics.

Beaucoup moins lorsqu’il s’agit du corporate welfare : aides aux entreprises, garanties publiques, financements préférentiels, avantages fiscaux, sauvetages et investissements publics qui peuvent soutenir directement la rentabilité d’activités privées.

Ces politiques ne sont pas nécessairement mauvaises. Maurice a besoin d’entreprises fortes, d’investissements et de croissance.

Mais la discipline budgétai

re ne peut fonctionner à sens unique.

Si chaque roupie versée à un pensionné doit être justifiée au nom de la soutenabilité des finances publiques, alors chaque milliard mobilisé pour soutenir une entreprise privée doit faire l’objet de la même exigence.

La partie visible de l’iceberg

Les arrestations et poursuites de responsables publics pour des soupçons de corruption ou de détournement occupent naturellement une place considérable dans l’actualité. Elles sont nécessaires et la justice doit faire son travail.

Mais elles ne constituent peut-être que la partie visible de l’iceberg.

En effet, les caisses publiques ne se vident pas uniquement à travers des actes susceptibles d’être criminels.

Elles peuvent également être fragilisées, au fil des années, par des choix économiques coûteux, des sauvetages insuffisamment conditionnés, des avantages mal évalués, une mauvaise gouvernance ou des investissements publics dont une part disproportionnée de la valeur créée finit dans des mains privées.

Qui paie finalement la facture ?

Aujourd’hui, ce sont pourtant les citoyens qui sont appelés à faire les sacrifices.

Les travailleurs doivent accepter davantage de contraintes. Les futurs retraités doivent travailler plus longtemps. Les jeunes générations entendent qu’il faudra revoir certains acquis parce que les finances publiques ne permettraient plus de les maintenir.

Alors oui, il faut restaurer les finances de l’État.

Mais on ne peut demander cet effort uniquement à ceux qui vivent de leur salaire, de leur pension ou des services publics.

Si les pertes doivent être nationalisées lorsque surviennent les crises, alors la prospérité créée avec l’argent public ne peut rester éternellement privatisée.

Les contribuables mauriciens ont porté ce fardeau pendant des années. Il est temps d’exiger que chaque roupie d’argent public soit accompagnée de transparence, de responsabilité et d’une véritable contrepartie pour la collectivité.

La rigueur budgétaire ne peut pas être réservée au peuple pendant que la générosité de l’État bénéficie au privé. Si l’argent est des caisses public, l’intérêt qu’il sert doit l’être aussi.

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