Le « Non ! » retentissant de Sydney Pierre, suivi de sa révocation, a provoqué une onde de choc. Dans le tumulte, les béni-oui-oui, les grands prêtres de l’éditorialisme et les sirdars de carrière ont ressorti, jusqu’à l’usure, les mêmes formules notamment, « responsabilité collective » et« Westminster ».
Mais au-delà des campagnes fascistes et aussi bien que des acclamations populaires, cet épisode pose une question plus profonde. Que vaut réellement notre temple démocratique lorsque la pensée indépendante devient une faute politique ? Encore faut-il, pour y répondre, accepter d’élever le débat.
La responsabilité collective se pare volontiers des habits d’un grand principe démocratique. En vérité, elle sert trop souvent de rideau tiré sur les fractures du pouvoir. Elle n’est pas une obligation gravée dans le marbre constitutionnel, mais une convention politique héritée du modèle britannique et nourrie par la culture du secret. Aucun texte ne déclenche automatiquement la chute d’un ministre qui s’en écarte. Tout se joue dans le rapport de force, le poids politique du ministre, la fragilité du gouvernement, l’autorité du Premier ministre et la capacité du pouvoir à étouffer la dissidence sans perdre la face.
À l’origine, cette règle du XVIe siècle servait d’abord de mécanisme de défense. Celle de souder les ministres face au monarque et les protéger lorsque le Cabinet entrait en conflit avec la Couronne. Mais l’histoire en a fait un autre usage. Aux XIXe siècle, elle est devenue un instrument de discipline interne car, Il ne s’agissait plus seulement de résister à un monarque récalcitrant, mais d’empêcher que les désaccords du Cabinet ne se transforment en spectacle public. Le pouvoir devait paraître uni, même lorsque ses lignes de faille étaient évidentes.
Cette façade d’unité n’a pourtant jamais résisté aux grandes secousses politiques. Même au cœur du système de Westminster, la responsabilité collective a été mise en veilleuse chaque fois que le coût de la discipline devenait trop lourd et l’histoire nous rappelle que le Royaume-Uni l’a écartée sur des dossiers explosifs. Entre autres, la politique tarifaire de 1932, le référendum de 1975 sur la Communauté économique européenne, les élections directes à l’Assemblée européenne en 1977, puis le référendum de 2016 sur l’Union européenne. Quand la crise divise au sommet, le principe s’assouplit et les ministres, eux, restent en place.
C’est précisément là que la responsabilité collective révèle sa vraie nature car, elle n’est pas seulement une tradition coloniale, mais elle est devenue un outil de contrôle politique. Quand le pouvoir est fort, elle impose le silence et quand il vacille, elle devient négociable. En coalition, elle se transforme en clause de survie, alors qu’en temps de crise, elle expose les limites de l’autorité gouvernementale. Au fond, elle ne prouve pas qu’un gouvernement est uni , mais mesure seulement sa capacité à en donner l’illusion.
Le déroulement du 31 juillet dernier en apporte une démonstration cruelle. Le vote n’y apparaît pas comme un acte de liberté politique, mais comme un acte de conformité. Un conformisme qui pousserait trop d’élus vers le silence confortable ou le mensonge utile plutôt que vers la pensée libre. À force de se cristalliser, ce conformisme devient médiocrité. Et cette médiocrité explique, en partie, l’état préoccupant de notre classe politique.
Quant au principe de « Westminster », brandi à tout propos, il faut rappeler une évidence que beaucoup semblent avoir oubliée. Maurice est une république depuis le 12 mars 1992. Ce jour-là, le pays a mis fin à la monarchie constitutionnelle et à son dernier lien symbolique avec la Couronne britannique, à l’exception notable du recours au Conseil privé du Roi comme plus haute instance d’appel.
Dans le système Westminster, les électeurs élisent des députés qui rédigent les lois et votent eux-mêmes pour les adopter. Mais le passage à une république suppose davantage qu’un changement de statut, exigeant un découplage plus net entre les pouvoirs exécutif et législatif. Les principes républicains reposent sur l’idée simple que le pouvoir appartient au peuple et doit être exercé pour le bien commun. Ils s’appuient sur la liberté comme absence de domination, l’égalité des droits et la vertu civique. Or la pierre angulaire de toute république demeure l’indépendance individuelle. C’est cette liberté, fondée sur le refus de toute domination, qui donne aux élus le droit et le devoir de réfléchir et d’agir en conscience.
Le 10 décembre 1991, lorsque Sir Anerood Jugnauth présentait au Parlement le Constitution of Mauritius Amendment Bill, destiné à faire officiellement de Maurice une république, l’opposition plaidait pour une dilution ou un transfert des pouvoirs exécutifs hors du bureau du Premier ministre. Elle présentait le statut républicain non comme une simple réforme administrative, mais comme une étape vers une véritable émancipation politique. Ce rappel n’est pas anodin car le chef de l’opposition de l’époque s’appelait Navinchandra Ramgoolam. Il ne manquait alors jamais une occasion de défendre la liberté d’expression et la liberté de conscience.
Les années ont passé et les mots, eux, semblent avoir changé de sens pour Navin Ramgoolam. Celui que l’on présente comme le fils du père de la nation donne aujourd’hui l’impression de fragiliser l’idéal républicain en prolongeant, volontairement ou non, certains réflexes hérités de l’ordre colonial. L’ironie est amère. Elle rappelle le titre de l’ouvrage de notre concitoyen Bertrand d’Espaignet, La République des bâtards. À ceci près que, depuis 1791, nos « moricauds » ont peut-être blanchi mais ils sont encore loin de s’être pleinement affranchis.
