par A. KALAM
Le spectre du blackout, une menace récurrente désormais intégrée au discours officiel
Depuis plusieurs mois, les Mauriciens vivent au rythme d’un mot devenu anxiogène : blackout. Le Central Electricity Board (CEB) multiplie les mises en garde, les experts tirent la sonnette d’alarme, et les médias évoquent de plus en plus ouvertement le risque de délestages prolongés si la capacité de production n’augmente pas rapidement. Cette menace pèse sur l’économie, sur les ménages et sur les services essentiels. Pourtant, derrière l’urgence énergétique, une question fondamentale reste largement évitée : faut-il continuer à dépendre quasi exclusivement des producteurs privés d’électricité, ou faut-il enfin miser sérieusement sur l’autoproduction domestique et citoyenne ?
Un modèle énergétique arrivé à ses limites
La crise actuelle n’est pas tombée du ciel. Elle est le résultat d’années de dépendance à un modèle centralisé fondé sur des centrales thermiques vieillissantes, alimentées par des combustibles importés, coûteux et polluants. Les pannes de moteurs, l’augmentation constante de la demande et les pics de consommation en période de forte chaleur fragilisent le réseau. Aujourd’hui, la moindre défaillance technique menace l’équilibre du système. Face à cette situation, la réponse officielle reste presque toujours la même : accélérer les projets via les producteurs privés d’électricité (IPP), signer de nouveaux contrats et renforcer la production centralisée. Autrement dit, persister dans un modèle qui montre pourtant ses limites, un modèle dont le coût se répercute inévitablement sur les finances publiques et sur les factures des citoyens.
Le coût réel de la dépendance aux producteurs privés
Le poids financier de cette dépendance est loin d’être négligeable. Selon le rapport annuel 2023–2024 du Central Electricity Board, près de 1 563 GWh d’électricité, soit presque la moitié de la consommation nationale, ont été achetés auprès de producteurs externes. Par ailleurs, les chiffres officiels indiquent qu’au titre de l’année financière 2022–2023, le CEB a versé environ Rs 8,1 milliards aux producteurs indépendants d’électricité, et ce malgré une baisse des volumes achetés. Ces montants représentent une part significative des dépenses du secteur énergétique public et se répercutent inévitablement, directement ou indirectement, sur les factures des consommateurs. Dans un contexte de volatilité des prix du charbon et des autres combustibles importés, ces contrats indexés exposent durablement les finances publiques à des coûts élevés et difficilement maîtrisables.
Fonds publics et arbitrages sociaux
Cette exposition financière est d’autant plus problématique qu’elle s’inscrit dans un contexte où l’État invoque régulièrement des contraintes budgétaires pour justifier la modération, voire la restriction, de certaines dépenses sociales. Alors que des milliards de roupies sont mobilisés chaque année à travers le CEB pour honorer des contrats d’achat d’électricité auprès de producteurs privés, le discours public met en avant la rigueur lorsqu’il s’agit de pensions, d’aides sociales, de subventions ciblées ou d’investissements dans les services essentiels. Les engagements financiers pris dans le secteur énergétique sont rigides, durables et largement soustraits au débat démocratique, tandis que les dépenses sociales sont régulièrement présentées comme ajustables. Autrement dit, lorsqu’il s’agit de sécuriser la rentabilité d’acteurs privés de l’énergie, les fonds publics semblent disponibles ; lorsqu’il s’agit de soutenir directement les ménages, la contrainte budgétaire est invoquée comme une fatalité.
Le potentiel solaire, une richesse sous-exploitée
Ce que l’on dit rarement, c’est que Maurice dispose d’un potentiel solaire exceptionnel, encore très largement sous-exploité. Chaque toit est une centrale électrique en puissance. Chaque foyer pourrait devenir, au moins partiellement, producteur de sa propre énergie. Cette idée n’est pas une utopie. Elle existe déjà à travers le Home Solar Project, qui a permis à environ 2 000 ménages d’être équipés de panneaux solaires. Les résultats sont concrets : baisse des factures, réduction de la pression sur le réseau et diminution des émissions de CO₂. Mais cette expérience reste marginale face aux besoins du pays, presque symbolique au regard des milliards engagés dans les contrats avec les producteurs privés.
Une question de choix politique plus que de faisabilité technique
Promouvoir l’énergie citoyenne signifie remettre en cause un système de dépendance à quelques grands acteurs privés. Cela implique de toucher à des intérêts puissants, solidement installés depuis des décennies. Cela suppose aussi de repenser la place de l’État, non plus comme simple acheteur d’électricité à prix fort, mais comme garant d’un accès équitable, durable et souverain à l’énergie. L’électricité n’est pas un produit comme un autre. Elle conditionne l’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation, au travail et à l’économie tout entière.
Le paradoxe de la transition énergétique mauricienne
Maurice affiche des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables, mais continue de concentrer l’essentiel des investissements dans de grandes unités de production centralisées, souvent privées. On parle de transition énergétique, mais on maintient une gouvernance verrouillée, où les profits restent concentrés et où les citoyens demeurent des consommateurs passifs. On alerte sur le risque de blackout, mais on laisse sous-exploité un gisement solaire présent sur presque chaque toit du pays.
Un choix de société
Les menaces de blackout ne sont pas seulement un problème technique. Elles sont le symptôme d’un modèle arrivé à bout de souffle. Continuer à s’en remettre presque exclusivement aux IPP, c’est traiter les conséquences sans jamais s’attaquer aux causes. À l’inverse, investir massivement dans l’autoproduction domestique, c’est investir dans la sécurité énergétique, la justice sociale, la souveraineté et l’avenir du pays.
Le choix est désormais clair : poursuivre la logique de rente, ou bâtir enfin une véritable démocratie énergétique.
Production privée d’électricité : un pouvoir capté par quelques groupes à Maurice
La production privée d’électricité à Maurice repose sur un nombre limité d’acteurs liés par des contrats d’achat de long terme avec le Central Electricity Board. Ces producteurs indépendants d’électricité (IPP) se sont développés principalement à partir des années 1990, dans un contexte de libéralisation partielle du secteur énergétique, et sont aujourd’hui intégrés de manière structurelle au mix électrique national.
Derrière ces IPP se trouvent pour l’essentiel de grands groupes économiques locaux, souvent issus de l’ancienne industrie sucrière reconvertie vers l’énergie, ainsi que des partenaires internationaux spécialisés dans la cogénération et les énergies renouvelables. Si l’identité de ces acteurs est publique, les termes précis des contrats les liant à l’État et au CEB demeurent largement absents du débat public, alors même qu’ils engagent des fonds collectifs sur le long terme.
Terragen Ltd (Mapou)
Type d’énergie : cogénération bagasse / charbon
Groupe / actionnaires : Terra Group (Maurice), partenaire industriel Albioma

Vue d’un site industriel représentatif de Terragen Ltd, producteur indépendant de bagasse/charbon à Maurice, issu d’Albioma et du Terra Group.
ALTEO Energy
Type d’énergie : bagasse / charbon / solaire
Groupe : Alteo Group

Panneaux photovoltaïques sur site, illustratif des installations solaires sous la bannière d’ALTEO Energy.
AKUO Energy (Mauritius) Ltd / Medine Ltd
Type d’énergie : solaire photovoltaïque
Groupe : Akuo Energy (France) / Medine Ltd
Projet photovoltaïque de 17–17,5 MW développé avec Medine Ltd et Akuo Energy.
OTEOLB – La Baraque
Type d’énergie : cogénération bagasse / charbon
Groupe : Omnicane (via filiales)
OTEOSA – St Aubin
Type d’énergie : cogénération
Groupes : Omnicane, Albioma, Sugar Investment Trust

Solar Field Ltd
Type d’énergie : solaire photovoltaïque
Groupe : Harel Mallac
AKUO Energy (Mauritius) Ltd
Type d’énergie : solaire photovoltaïque
Groupe : Akuo Energy (France)
Sotravic Ltd (Mare Chicose)
Type d’énergie : gaz de décharge
Énergie et pouvoir concentré : qui pilote réellement la transition ?
Cette concentration des rôles entre production, financement et structuration énergétique ne relève plus de la théorie. Elle se manifeste très concrètement dans des initiatives récentes. En novembre 2025, MCB Group Ltd et Omnicane Ltd ont annoncé le lancement d’un véhicule d’investissement dédié au financement de projets d’énergies renouvelables à Maurice et dans la région, couvrant le solaire, l’hydroélectricité et l’éolien. Le premier projet financé porte sur une centrale photovoltaïque de 4,8 MW à Poudre d’Or, opérée sous le Medium-Scale Distributed Generation (MSDG) Scheme du CEB, avec MCB Ltd et Omnicane Milling Ltd agissant comme prosumers.
Le montage financier est, lui aussi, révélateur. Le projet est financé par des fonds avancés par les actionnaires et par une émission de Green Bond, structurée par MCB Financial Advisers, l’entité conseil du groupe bancaire. Autrement dit, les mêmes acteurs se retrouvent à la fois financeurs, producteurs, structurants et bénéficiaires de la transition énergétique, dans un cadre validé par les politiques publiques existantes.
Sans remettre en cause l’intérêt environnemental de tels projets, cette initiative met en lumière une réalité structurelle plus dérangeante. La transition énergétique reste largement pilotée par de grands groupes industriels et financiers, tandis que l’autoproduction domestique et citoyenne demeure marginale dans les choix d’investissement publics. L’innovation financière, la capacité d’ingénierie et les volumes de capitaux sont mobilisés avec efficacité, mais presque exclusivement au profit de projets de taille industrielle, portés par des acteurs déjà dominants.
Dès lors, la question n’est plus celle de la capacité financière ou technique. Quand des milliards peuvent être mobilisés pour structurer des véhicules d’investissement et des green bonds, le véritable enjeu devient un choix politique fondamental. Il s’agit de savoir à qui la transition énergétique est réellement destinée.
